C’est ma 14e année en tant que pro. 14e année à suer ce qu’il me reste entre la peau et les os pour préparer la prochaine saison.
Alors que le préparateur physique, lui même maigre comme un clou, beugle ses consignes et que nous nous épuisons sur des séances de sprints sur les collines de ce trou du cul du monde, m’obsède l’idée de raccrocher les crampons.
Un sentiment qui revient inlassablement depuis 3 ou 4 ans. Toujours à la même période. Un sentiment qui a le goût du métal que l’on soulève jusqu’à vomir dans des salles de musculation lugubres ou l’odeur des arbres croisés sur les sentiers que nous pratiquons pour parfaire notre endurance.
Passé le culte de la souffrance infligée à mon propre corps, je mesure mes forces à celles de mes partenaires, souvent plus jeunes que moi, souvent plus forts, les dépensant si possible avec parcimonie.
Déjà plusieurs minutes que je ressens une douleur à la jambe, stigmate d’une blessure que je traîne de façon chronique. Une faiblesse qui se réveille sans préambule et que je refuse de révéler tant que je ne saurai pas si mes dirigeants acceptent de prolonger mon contrat d’une année.
Une année de trop qui succèdera à une autre année de trop.
J’en ai marre du foot et pourtant je n’arrive pas à l’arrêter. Faire valoir mon droit à la retraite internationale s’est fait sans mal depuis qu’on nous oblige à chanter l’hymne national. La dernière fois qu’on m’a fait chanter la Marseillaise en rang, j’ai fini réformé P4. Aucune envie de revivre l’expérience.
Marre des supporters qui nous surveillent comme des petits contremaîtres, attendent la moindre défaillance qu’ils appellent faute professionnelle et réclament nos têtes chaque semaine. Parfois, j’aimerais m’immiscer dans leurs affaires, être devant la pointeuse pour les humilier en signalant leur retard au travail ou exiger leur licenciement pour avoir compté dans leurs heures sup’ le temps passé à prendre des leçons de tennis. Mes gosses valent-ils moins que les leurs ?
Je n’ai pas encore pensé à me reconvertir. Peut-être devrais-je devenir con comme Fabrice avec son sifflet, qui ne pense pas à tout ça quand il gueule « Plus vite ! ».